Comment une spécialisation peut-elle devenir trop étroite ?
Prenons le cas d’un avocat qui rejoint une équipe Investment Funds dans un cabinet international.
Au fil des années, il développe une excellente connaissance des structures de fonds luxembourgeois. Il participe régulièrement à la rédaction et à la mise à jour de leur documentation juridique, connaît les attentes de son équipe et devient de plus en plus autonome sur ce type de travail.
Après quatre ou cinq ans, il souhaite rejoindre un cabinet où les équipes sont plus petites. Le poste l’intéresse : les perspectives d’évolution sont bonnes et il pourrait intervenir sur des dossiers variés.
Lors des entretiens, il découvre toutefois que le cabinet attend de ses avocats qu’ils participent à l’ensemble du dossier : échanges avec les clients, coordination avec d’autres intervenants, négociation de certains documents et suivi de questions réglementaires.
Or, dans son équipe actuelle, ces responsabilités sont principalement prises en charge par les associés ou par d’autres membres du département.
L’avocat possède donc une expertise utile, mais il n’a pas encore eu l’occasion de développer toutes les compétences attendues dans l’environnement qu’il souhaite rejoindre.
Ce décalage peut apparaître dans d’autres domaines :
- En Corporate, un avocat peut avoir travaillé sur un type précis de transactions sans avoir suivi l’ensemble des étapes d’une opération.
- En Banking & Finance, il peut maîtriser certains documents de financement sans avoir participé directement aux négociations avec les différentes parties.
- En Investment Funds, il peut connaître en profondeur un type de structure sans avoir été exposé à d’autres stratégies d’investissement ou aux questions réglementaires connexes.
Ces situations ne concernent évidemment pas tous les cabinets internationaux. L’organisation, la taille des équipes et la répartition des responsabilités varient d’une structure à l’autre. Des avocats travaillant dans de grands cabinets bénéficient aussi d’une exposition très large et d’un contact direct avec les clients.
Pourquoi les avocats performants peuvent-ils rester cantonnés aux mêmes missions ?
Ce phénomène ne résulte pas forcément d’un manque d’ambition ou d’initiative.
Dans une équipe, lorsqu’un avocat maîtrise particulièrement bien un type de dossier, ses collègues savent qu’ils peuvent compter sur lui. Les associés lui confient naturellement des missions similaires, en particulier lorsque les délais sont serrés.
L’avocat gagne en efficacité. Il devient une référence sur certains sujets et son travail est apprécié. Tout cela est positif.
Mais, progressivement, il peut consacrer une part croissante de son temps à des tâches qu’il maîtrise déjà. Les occasions de découvrir d’autres aspects de la pratique deviennent alors moins fréquentes.
Après plusieurs années, cette répartition du travail peut créer un écart entre le niveau d’expérience indiqué sur le CV et la variété des responsabilités effectivement exercées.
Un avocat ayant cinq ans d’expérience ne possède pas nécessairement le même périmètre de compétences qu’un autre avocat ayant le même nombre d’années de pratique. Ce n’est pas une question de qualité : les deux professionnels ont simplement évolué dans des environnements différents.
La spécialisation reste un atout pour une carrière juridique
Il serait pourtant trompeur de considérer la spécialisation comme un problème en soi.
Au Luxembourg, de nombreux cabinets recherchent des avocats capables d’apporter une expertise approfondie dans une matière ou sur un type de dossiers précis. Pour certaines fonctions, cette expertise peut même constituer le principal critère de recrutement.
Un avocat qui apprécie les aspects techniques de sa pratique et souhaite devenir une référence dans un domaine très ciblé peut construire une carrière satisfaisante en poursuivant cette voie.
La question dépend donc avant tout de ses ambitions.
Un professionnel qui souhaite évoluer vers un rôle de Counsel ou de Partner, rejoindre une équipe plus réduite, exercer une fonction de Legal Counsel en entreprise ou développer sa propre clientèle devra s’intéresser aux compétences que ces projets demandent.
Selon les cas, cela peut impliquer de renforcer :
- La gestion autonome d’un dossier et la coordination des intervenants ;
- La relation avec les clients et la compréhension de leurs enjeux commerciaux ;
- La participation aux négociations ;
- La supervision et la formation d’avocats plus juniors ;
- La capacité à identifier les questions connexes à sa spécialité.
Le bon équilibre n’est pas le même pour tout le monde. Il dépend du type de pratique que l’on souhaite exercer et de l’environnement dans lequel on veut travailler.
Comment savoir si votre expérience correspond à vos objectifs ?
Il peut être utile de prendre régulièrement du recul sur son parcours, même lorsque tout se passe bien dans son cabinet actuel.
L’exercice ne consiste pas seulement à lister ses dossiers ou les matières dans lesquelles on intervient. Il faut aussi comprendre ce que l’on fait concrètement dans chacun de ces dossiers.
Par exemple :
- À quelle étape du dossier intervenez-vous et jusqu’où le suivez-vous ?
- Êtes-vous en contact direct avec le client ou recevez-vous les instructions par l’intermédiaire d’un associé ?
- Participez-vous aux discussions sur la stratégie et aux négociations ?
- Travaillez-vous sur plusieurs types de structures, d’opérations ou de clients ?
- Avez-vous l’occasion de collaborer avec d’autres départements ?
- Si vous visez une promotion, quelles responsabilités supplémentaires devrez-vous pouvoir assumer ?
Ces questions permettent de distinguer l’expérience acquise des expériences auxquelles vous avez simplement été exposé.
Avoir travaillé sur un dossier complexe est une information intéressante. Pouvoir expliquer précisément son rôle, les décisions prises et les difficultés rencontrées donne une image beaucoup plus claire de ses compétences.
Comment élargir son expérience sans changer de cabinet ?
Lorsqu’un avocat constate qu’il souhaite développer de nouvelles compétences, sa première réaction peut être de chercher un poste ailleurs.
Une mobilité externe est parfois la bonne décision. Mais elle n’est pas toujours nécessaire. Avant d’entamer des démarches, il peut être utile de discuter de ses ambitions avec les associés ou les personnes responsables de son développement.
Cette conversation sera souvent plus productive si elle porte sur des demandes précises.
Plutôt que de dire « je voudrais travailler sur des dossiers plus variés », un avocat peut par exemple proposer :
- De participer à une réunion client et d’en préparer certains points ;
- De suivre un dossier depuis les premières discussions jusqu’à sa finalisation ;
- De contribuer à une négociation, d’abord en observant puis en prenant en charge une partie des échanges ;
- De travailler ponctuellement avec une équipe Corporate, Regulatory ou Tax sur un dossier commun ;
- D’accompagner un associé dans le développement d’une relation client ;
- De superviser un junior sur une partie définie d’un dossier.
Ces expériences ne se mettent pas nécessairement en place du jour au lendemain. Elles dépendent des dossiers disponibles et de l’organisation de l’équipe. En revanche, exprimer clairement ses objectifs donne à ses responsables la possibilité d’en tenir compte.
À quel moment envisager un changement de cabinet ?
Un changement de cabinet peut avoir du sens lorsque l’environnement actuel ne permet pas d’acquérir l’expérience nécessaire à son projet, malgré des discussions avec les associés.
Cela peut être le cas si l’organisation de l’équipe laisse peu de place au contact client, si les dossiers sont systématiquement répartis de la même manière ou si les possibilités de mobilité interne sont limitées.
Avant de prendre une décision, il faut toutefois vérifier que le nouveau poste répond réellement aux attentes.
Un intitulé de fonction ou le nom d’un département ne suffisent pas toujours à comprendre le travail quotidien. Deux postes de Senior Associate en Investment Funds peuvent offrir des responsabilités très différentes selon la taille de l’équipe, la clientèle et le rôle joué par les associés.
Pendant les entretiens, les questions suivantes peuvent aider :
- Quelle sera ma place dans la gestion des dossiers ?
Interviendrai-je sur une partie spécifique ou suivrai-je les dossiers dans leur ensemble ? - À quel moment serai-je en contact avec les clients ?
Sera-t-il possible de gérer certains échanges directement ? - Comment les dossiers sont-ils répartis dans l’équipe ?
La répartition dépend-elle de la spécialisation, de l’ancienneté ou des disponibilités ? - Avec quels autres départements serai-je amené à travailler ?
- Quelles compétences devrai-je développer pour accéder à l’étape suivante ?
- Comment le cabinet accompagne-t-il cette progression ?
Ces échanges permettent d’évaluer le poste au-delà de la rémunération, du titre ou de la réputation du cabinet.
Changer de spécialisation après plusieurs années : est-ce possible ?
Oui, mais les possibilités dépendent notamment de la proximité entre les matières, de l’expérience déjà acquise et des besoins du cabinet.
Un avocat spécialisé en fonds d’investissement qui souhaite renforcer son exposition aux questions réglementaires pourra parfois s’appuyer sur les dossiers qu’il connaît déjà. De la même manière, certaines expériences en Corporate peuvent être utiles pour évoluer vers une pratique transactionnelle plus large.
Une réorientation vers une matière très différente peut demander davantage de temps et de formation. Elle peut aussi nécessiter une adaptation du niveau de responsabilité proposé au départ.
Dans tous les cas, il est utile de préparer un argumentaire précis : quelles compétences sont transférables, quelles connaissances restent à acquérir et pourquoi cette nouvelle orientation correspond-elle à son projet professionnel ?
Un échange avec son cabinet actuel ou avec un consultant spécialisé dans le recrutement juridique peut aider à évaluer les options et à identifier les étapes nécessaires.
Préparer la suite avant d’avoir besoin de changer
Il n’existe pas de parcours idéal pour tous les avocats. Certains souhaitent approfondir une expertise technique très précise. D’autres veulent développer une pratique plus large, gérer des clients ou accéder à des responsabilités managériales.
Le point commun entre ces projets est qu’ils demandent d’y réfléchir suffisamment tôt.
Lorsqu’un avocat attend d’être prêt à quitter son cabinet pour examiner les compétences demandées ailleurs, il peut découvrir que certaines expériences lui manquent. À l’inverse, en identifiant ces attentes à l’avance, il peut chercher à les acquérir progressivement.
Cela ne signifie pas qu’il faut construire toute sa carrière autour d’un poste futur hypothétique. Mais prendre le temps, une ou deux fois par an, de faire le point sur ses missions et ses ambitions peut aider à garder davantage de choix pour la suite.
Vous vous interrogez sur votre évolution en tant qu’avocat au Luxembourg ? Les consultants de notre équipe Legal peuvent échanger avec vous sur votre parcours et les perspectives qui correspondent à vos objectifs. Contactez notre équipe au Luxembourg.
About the author
Nicolas Bronckart is a Partner at Austin Bright, a specialist recruitment firm operating in Belgium and Luxembourg.
With over 10 years of experience in recruitment across the Financial, Legal and Engineering sectors, he founded and has successfully developed Austin Bright’s Luxembourg office since 2016.
He advises companies, law firms and professionals on strategic recruitment, senior-level appointments and career development, combining in-depth knowledge of the Luxembourg market with a strong understanding of its evolving recruitment needs.